jeudi 17 novembre 2016

Chanson douce - Leïla Slimani























Editions Gallimard, 2016, 240 pages


La première phrase :

Le bébé est mort.


L'histoire :
(dans un souci d'efficacité, j'ai décidé de chiper le résumé de la quatrième de couverture)

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari Paul de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.


L'opinion de Miss Léo :

Une fois n'est pas coutume, je suis à la pointe de l'actualité, puisque (tenez-vous bien !) j'ai lu le dernier Goncourt, avant même que le prix ne soit attribué (c'est dire à quel point je me suis surpassée cette année). Pour être honnête, j'aurais mieux fait de m'abstenir...

Avant toute chose, je tiens à préciser que tout n'est pas à jeter dans ce roman, que j'ai trouvé distrayant, prenant et dans l'ensemble assez bien construit. Leïla Slimani aborde quelques sujets de société intéressants. Une femme peut-elle mener une carrière professionnelle épanouissante tout en demeurant une "bonne" mère (bah oui, évidemment, bien que cela soit encore difficile à admettre pour certains) ? La maternité/paternité est-elle une sinécure (désolée de vous décevoir, mais la réponse est non) ? Quid du rôle ambigu de l'auxiliaire parentale, qui partage la vie des enfants et avec laquelle s'établit parfois une proximité factice, mais qui ne fait cependant pas partie de la cellule familiale ?

Pertinent, mais pas de quoi sauter au plafond non plus... Chanson douce ne tient pas les promesses d'un premier chapitre brut de décoffrage, qui nous annonce froidement le meurtre brutal des deux enfants du couple, assassinés dans leur bain par leur nounou bien-aimée. Glaçant, mais efficace ! La suite du récit se révèle pourtant désespérément creuse et sans épaisseur, à l'image des personnages principaux, très antipathiques et superficiellement décrits, à la limite de la caricature. Je n'ai ressenti aucune empathie pour Myriam et Paul, couple de bobos parisiens condescendants pétris de bons sentiments : ceux-ci veulent se donner bonne conscience en se montrant excessivement généreux avec leur auxiliaire parentale (qu'ils ont les moyens de se payer, soit dit en passant), mais rien ne compte davantage à leurs yeux que leur petit confort quotidien. Ils embauchent donc un larbin une "nounou parfaite" (personnellement, je n'y ai pas cru un seul instant), et ne remettent jamais en question le comportement parfois étrange de cette dernière. Louise est un personnage solitaire, déprimé et envieux, qui vit dans la misère et peine à masquer ses nombreuses fêlures. L'auteur en rajoute une couche dans les chapitres qui lui sont consacrés, que j'ai d'ailleurs trouvés très agaçants... 

La quatrième de couverture annonce un "style sec et tranchant [...], où percent des éclats de poésie ténébreuse". Euh... Comment dire... On n'a pas dû lire le même livre ! Le style n'a rien d'exceptionnel, et échoue à provoquer la moindre émotion. Voici un roman qui aurait dû être angoissant, susciter un sentiment de malaise, traumatiser la jeune maman que je suis... Rien de tout cela ! Chanson douce n'est finalement que le récit inabouti d'un fait divers, qui aurait sans doute mérité un traitement beaucoup plus dense (l'intrigue est vaguement inspirée de "l'affaire" Louise Woodward, qui défraya la chronique aux Etat-Unis à la fin des années 90). Les deux ne sont évidemment pas comparables, mais j'ai pour ma part été nettement plus inspirée par le Laëtitia d'Ivan Jablonka, fraîchement paru aux éditions du Seuil (évidemment, Jablonka est un brillant historien, il est donc logique qu'il soit plus convaincant dans ses analyses, d'autant plus qu'il n'écrit pas une oeuvre fictionnelle mais un "roman-vrai", portant sur un crime bien réel). Bref, tout ça pour dire que le roman de Leïla Slimani n'est objectivement pas mauvais en ce qui concerne la conduite du récit (en dehors de la fin, complètement ratée), mais pour ce qui est de l'analyse sociologique, mieux vaut aller voir ailleurs !

J'ai pu lire ici ou là que le roman traitait de la lutte des classes... mais je ne suis pas du tout d'accord !! Chanson douce traite d'un meurtre sordide commis par une déséquilibrée, la folie de Louise demeurant par ailleurs assez mal exploitée. Le roman m'a curieusement et à plusieurs reprises rappelé le film La cérémonie de Claude Chabrol, que j'avais littéralement adoré à sa sortie, et qui me semble autrement plus percutant. Si le film m'a durablement marquée, je garderai en revanche le souvenir d'un roman insipide et totalement anecdotique, vite lu, vite oublié, ce qui me conforte dans l'idée que j'ai probablement raison de fuir les prix littéraires, à quelques rares exceptions près (dont le Jablonka sus-cité). 


Une grosse déception !


jeudi 10 novembre 2016

Police - Hugo Boris




























Editions Grasset, 2016, 198 pages


La première phrase :

Le sang sur son treillis n'est pas le sien.


L'histoire :

Trois flics parisiens se voient confier une mission pour le moins inhabituelle : escorter un réfugié tadjik dont l'expulsion vient d'être prononcée pour le raccompagner à la frontière (autrement dit le conduire de son centre de rétention jusqu'à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle). La nuit sera longue pour Virginie, Erik et Aristide...


L'opinion de Miss Léo :

Je n'avais jamais entendu parler d'Hugo Boris avant la sortie de ce roman, dont le thème me semblait toutefois alléchant. Les nombreuses critiques élogieuses ont achevé de me convaincre !

Roman percutant à l'ambiance étouffante, Police bénéficie d'une écriture efficace et sans fioriture, qui donne du rythme à ce huis-clos sous tension, dont l'essentiel de l'intrigue se déroule de nuit, dans l'habitacle d'une voiture de police. La principale force du récit réside dans ses personnages. Hugo Boris dresse le portrait réaliste et nuancé de trois spécimens d'une profession à laquelle sont souvent associés bien des clichés. Ceux-ci peuvent sembler caricaturaux dans un premier temps, mais la description s'affine peu à peu, et l'on découvre des individus complexes, à la psychologie finement rendue. Il est de bon ton de critiquer la police, souvent associée à l'extrême-droite, au point que l'on oublie parfois que ce sont bel et bien des êtres humains qui se dissimulent sous l'uniforme ! Pourquoi tant de haine vis à vis de ces professionnels compétents, confrontés à toute la violence et la misère de la société, qui s'efforcent pourtant de remplir au mieux leur mission, dans des conditions matérielles souvent difficiles (euh, je ne sais plus si je parle des flics ou des profs, là) ? Bien sûr, il y a des cons dans la police, comme dans tous les métiers, mais les clichés dissimulent une réalité très contrastée, avec une multitude de parcours individuels.

Virginie est une jeune femme parfois un peu borderline, perturbée par de poignantes problématiques d'ordre personnel, qui tendent à brouiller sa perception des événements. La vie privée ne doit pas interférer avec le travail, mais il est difficile de rester lucide et concentré lorsqu'on est à ce point chamboulé émotionnellement, d'autant plus que la mission dont les policiers doivent s'acquitter présente pour eux un caractère fortement inhabituel, qui bouscule les certitudes de ces professionnels pourtant aguerris. Privés de repères, Virginie et ses deux comparses vont prendre des décisions pour le moins surprenantes au cours des quelques heures tumultueuses qui les conduiront des rues parisiennes désertes jusqu'au tarmac de l'aéroport de Roissy, en passant par un centre de rétention, une station-service et quelques échangeurs autoroutiers nimbés de lumière artificielle.

L'ambiance nocturne de Police m'a beaucoup plu ! L'auteur parvient à installer une atmosphère très particulière, qui voit le drame se nouer dans un environnement presque totalement silencieux. Les personnages parlent peu, mais se posent beaucoup de questions (on peut même dire que c'est le gros bordel dans leurs têtes). Flics en service, ou êtres humains déboussolés ? La frontière se brouille progressivement, ce qui crée un suspense à l'issue incertaine. Le roman n'est pas bien-pensant ni manichéen, comme j'ai pu le lire dans certaines critiques. Les policiers ne sont en aucun cas présentés comme des héros ou des modèles de bonté et de bienveillance : bien au contraire, on les devine capables de péter les plombs à tout moment, en raison de leur état de fatigue extrême. Il est par ailleurs intéressant de noter à quel point le réfugié tadjik est passif, pour ne pas dire inexistant. Hugo Boris crée un personnage totalement transparent, qui joue surtout le rôle de déclencheur, et dont la présence controversée entre en résonance avec les préoccupations d'ordre personnel des policiers (oh la jolie phrase qui ne veut rien dire !). Ceux-ci se posent certes la question du bien-fondé de leur mission, mais ne nouent aucun lien tangible avec le prisonnier qu'ils escortent, qui aurait aussi bien pu ne pas être là (ne lisez surtout pas Police en espérant découvrir un pamphlet politique contre l'expulsion des immigrés clandestins, vous risqueriez d'être fortement déçu).

Il s'agit donc d'une belle réussite, même si j'ai trouvé que les atermoiements de Virginie étaient parfois un peu répétitifs, et que le roman s'essoufflait légèrement dans son dernier tiers. Je n'ai pas été totalement convaincue par le dénouement, et la scène de l'avion m'a semblé quelque peu surréaliste et tirée par les cheveux (vous comprendrez de quoi je veux parler lorsque vous aurez lu le roman). L'ensemble demeure toutefois parfaitement maîtrisé, et je lirai avec plaisir d'autres ouvrages d'Hugo Boris (j'ai cru comprendre que Trois grands fauves et La délégation norvégienne étaient tout aussi enthousiasmants, quoique très différents).


Un roman percutant, intelligent et bien mené. A lire !


D'autres avis : Laure (qui n'a pas aimé), Une Comète, Fleur, Eva, Kathel, Delphine-Olympe

On en parle aussi dans l'émission de novembre des Bibliomaniacs !


dimanche 6 novembre 2016

Les Bibliomaniacs ont une nouvelle chroniqueuse !















Vous ne savez pas quoi lire cette semaine ? 
N'hésitez plus : écoutez les Bibliomaniacs !

La trente-deuxième émission du podcast est en ligne, avec une affiche particulièrement alléchante, puisque ce sont trois (très bons) romans de la rentrée littéraire qui seront présentés ce mois-ci (romans dont je publierai d'ailleurs très prochainement les chroniques écrites sur le blog, retombé depuis plus d'un mois dans un état semi-végétatif) :

   - The Girls, de la (très jeune) américaine Emma Cline
   - Police, du français Hugo Boris
   - Station Eleven, de la canadienne Emily St.John Mandel

Nouveauté : c'est bibi qui occupera désormais la place restée vacante depuis le départ de Laure, aux côtés des pétillantes AmandineEva et Coralie. Pas toujours facile de tenir des propos cohérents devant un micro, mais je me suis bien amusée, et je reviendrai le mois prochain.















Bonne écoute !


P.S. Si vous ne connaissez pas encore les Bibliomaniacs, je vous invite à écouter sans plus tarder les trente-et-un épisodes disponibles sur le site. C'est frais, sympathique et toujours pertinent. De la bien belle ouvrage !





mercredi 21 septembre 2016

Ce vain combat que tu livres au monde - Fouad Laroui















Editions Julliard, 2016, 275 pages

Livre reçu en service-presse.


La première phrase :

Elle remuait distraitement son verre, dans lequel s'entrechoquaient des glaçons.


L'histoire :

Assis à la terrasse d'un café parisien, Ali, brillant informaticien marocain installé à Paris depuis dix ans, et Malika, née en France de parents maghrébins, bavardent paisiblement. À les voir ainsi, jeunes et amoureux, un avenir radieux devant eux, qui pourrait croire que leur existence va bientôt basculer dans l'enfer ?


L'opinion de Miss Léo :

J'ai reçu ce roman parmi d'autres titres de la Rentrée Littéraire Robert Laffont/Julliard, et je n'avais pas vraiment prévu de le lire, du moins pas dans l'immédiat. En toute logique, c'est donc le premier ouvrage de la pile que j'ai ouvert, et je dois avouer que je me suis laissé happer par le récit de Fouad Laroui, après en avoir rapidement parcouru les premières pages. Je l'ai lu d'une traite, et je reste sur une impression plutôt favorable, malgré quelques réserves que j'évoquerai en fin de billet.

Commençons par évoquer les points positifs.

J'ai apprécié l'écriture de l'auteur, simple et agréable à lire. Les situations quotidiennes sont bien rendues, et les dialogues vivants apportent de la crédibilité à la relation entre Ali et Malika, eux mêmes réalistes et attachants., du moins au début du roman. Le jeune couple incarne la figure centrale d'une intrigue relativement anecdotique, qui entre en résonance avec l'actualité, et sert de prétexte à l'écrivain pour développer sa vision du monde. La trame narrative principale alterne ainsi avec de courts chapitres à portée philosophique, retraçant dans les grandes lignes l'histoire de la civilisation musulmane. Ce découpage m'a semblé pertinent, et donne matière à une réflexion intéressante, articulée autour d'une passionnante théorie selon laquelle occidentaux et musulmans auraient une perception très différente de l'Histoire passée, à l'origine de bien des malentendus... L'incompréhension fait le lit de la violence, et installe les bases des conflits à venir.

Fouad Laroui propose des pistes pour une discussion approfondie. Déjà auteur de quelques essais sur le thème de l'islamisme et de l'intégration culturelle, le romancier a cette fois souhaité écrire un ouvrage plus digeste, qui pourrait notamment être étudié par de jeunes élèves (je n'invente rien, c'est lui-même qui le dit lorsqu'on l'interroge sur ses motivations). Il signe un récit intelligent, truffé de considérations politiques et sociologiques bien senties, qui envisage avec lucidité les facteurs pouvant conduire à la radicalisation les membres les plus fragiles d'une communauté musulmane oscillant entre colère et désarroi, et revient sans pathos sur les attentats du 13 novembre 2015. Jeune homme ouvert et plein d'humour, Ali devient l'ombre de lui-même dès lors qu'il cède au piège de l'islamisme radical, se coupant progressivement de ses amis français.

Voyons maintenant les points négatifs (car il y en a)...

J'ai parfois été agacée par la tonalité un brin moralisatrice du roman, probablement liée aux velléités pédagogiques de l'auteur. Certes, le style de Fouad Laroui n'est pas dénué d'humour, et l'on peut y voir le ton de la fable, du pamphlet, du conte philosophique. Le récit n'en demeure pas moins lourdement insistant, et trop ouvertement démonstratif. L'auteur force le trait, et tombe parfois dans le cliché. Je n'ai pour ma part pas cru à la radicalisation du personnage principal, qui se retrouve soudainement pris dans l'engrenage de l'obscurantisme, ce qui ne me semble tout simplement pas coller avec son caractère, bien que le processus d'endoctrinement soit la plupart du temps rapide et inattendu. Frustration et exclusion font à n'en pas douter le jeu de l'extrémisme, mais j'ai trouvé l'évolution d'Ali très caricaturale, sans parler de ses lamentations permanentes lorsqu'il se retrouve en Syrie. Ceci explique sûrement pourquoi je n'ai pas réussi à m'intéresser à la dernière partie du roman... Dommage, la première moitié m'avait vraiment beaucoup plu !


Un roman engagé et intelligent, agréable à lire, quoique parfois trop moralisateur.

dimanche 18 septembre 2016

L'éveil du Léviathan (The Expanse #1) - James S.A. Corey




























Titre original : Leviathan wakes
Traduction (américain) : Thierry Arson
Actes Sud, Collection Exofictions, 2014, 625 pages

La première phrase :

Le Scopuli avait été pris d'assaut huit jours plus tôt, et Julie Mao était finalement prête à se laisser abattre.


L'histoire :

Le système solaire au XXIIIème siècle. Le terrien Jim Holden est second sur le Canterbury, un transport de glace qui effectue la navette entre les anneaux de Saturne et les stations installées dans la Ceinture d'astéroïdes. Il est choisi pour prêter main forte au Scopuli, un appareil abandonné dont le Canterbury a capté un appel de détresse. Holden et ses acolytes Amos, Alex et Naomi embarquent alors pour une mission aux conséquences inattendues, qui se révélera des plus périlleuses. Pendant ce temps sur Cérès, l'inspecteur Joe Miller enquête sur la disparition de Julie Mao, laquelle se trouvait justement à bord du Scopuli.


L'opinion de Miss Léo :

Difficile de parler de ce roman sans révéler d'éléments-clés de l'intrigue... Je serai donc brève (mouahahahah !) et muette comme une tombe (en fait, c'est surtout parce que je me sens envahie par une flemme monstrueuse au moment d'entamer la rédaction de ce billet).

J'avais envie de lire le premier tome de cette saga depuis sa sortie française, dans la toute jeune collection Exofictions des éditions Actes Sud. Je l'ai commencé une première fois en numérique, puis provisoirement abandonné après une cinquantaine de pages (je ne comprenais rien à ce que je lisais, et avais du mal à m'intéresser aux personnages), avant de me décider à effectuer une nouvelle tentative sur un exemplaire papier emprunté à la bibliothèque. Bien m'en a pris, puisque je l'ai dévoré en moins d'une semaine, malgré un emploi du temps chargé et une concentration fluctuante due à la présence envahissante de mon bébé hurleur !

Les deux auteurs dissimulés derrière le pseudonyme de James S.A. Corey signent un ambitieux space-opera martial, mâtiné de thriller horrifique et de roman noir. L'intrigue, dense et bien menée, se déroule dans notre Système Solaire, dont la plupart des planètes accueillent désormais des colonies humaines qui en exploitent les ressources, tout comme les plus gros astres de la Ceinture d'astéroïdes. Cette "proximité" (tout est relatif...) nous rend d'emblée la série sympathique, et apporte une pointe non négligeable d'originalité, là où beaucoup de romans de science-fiction se déroulent in a Galaxy far far away, avec voyages interstellaires supraluminiques et tout le toutim (en même temps, je n'en ai pas lu cinquante non plus, donc je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler). Le contexte politico-économique est assez soigné, l'aspect scientifique itou, ce qui contribue à apporter de la crédibilité au roman.

Et l'histoire, me direz-vous ? Le récit suit alternativement Jim Holden et Joe Miller, dont les trajectoires finissent par converger. Les personnages se déplacent constamment d'un point à un autre, échappent de peu (et plusieurs fois) à la destruction de leur vaisseau, assistent impuissants à la mort de leurs amis/collègues et tentent de déjouer une vaste conspiration, dont l'accomplissement pourrait bien conduirre à la destruction d'une part non négligeable de l'humanité. Ajoutez à cela une pointe de mystère (la disparition de Julie Mao) et d'horreur (des hommes et des femmes transformés en zombies dégueulasses sous l'action d'un mystérieux agent pathogène), et vous obtiendrez un cocktail savamment dosé, riche en péripéties et en rebondissements divers. Il m'a fallu du temps pour rentrer dans l'histoire, mais on se prend vite au jeu, et il devient dès lors très difficile de lâcher le roman !

Quelques bémols sont néanmoins venus ternir ma lecture.

J'ai trouvé que le récit présentait quelques petites longueurs, notamment lors des scènes d'actions. Il faut dire que j'ai souvent du mal avec l'action pure dans les romans. Je décroche vite, et je finis par ne plus comprendre ce que je lis... Heureusement, les auteurs n'en abusent pas, et reviennent vite à des séquences plus calmes et plus explicatives, pour mon plus grand bonheur.

L'univers est certes séduisant, mais l'intrigue n'est pas non plus d'une originalité folle. L'ensemble demeure toutefois suffisamment solide, intelligent et cohérent pour que cela ne soit pas un problème. On ne peut hélas pas en dire autant des personnages, qui constituent à mes yeux le principal défaut du roman. Ceux-ci sont très stéréotypés, et manquent cruellement de profondeur. Je les ai trouvés sympathiques, mais finalement peu attachants, voire carrément ennuyeux pour certains, la plus intéressante à mes yeux étant... Julie Mao, la jeune pilote disparue !! Rien de bien enthousiasmant en revanche du côté des deux "héros" : Holden m'agace prodigieusement, et Miller n'a rien de charismatique. Je ne parle même pas des dialogues, qui sonnent carrément faux (je l'ai lu en français, le style est peut-être moins plat en version originale). A ce propos, j'ai relevé quelques coquilles et erreurs de traduction, ce qui me semble malheureusement de plus en plus fréquent chez Actes Sud, en particulier dans la collection Actes Noirs. Mais que font les correcteurs (si tant est qu'ils existent) ??? 

J'ajouterai pour finir que le roman manque d'enjeux métaphysiques, et m'a par conséquent moins plu qu'un chef d'oeuvre comme La guerre éternelle de Joe Haldeman, lequel suscite moult interrogations philosophiques (en plus d'être passionnant, bien écrit et porté par de solides personnages). The Expanse est donc un brin décevant, mais je ne vais pas non plus bouder mon plaisir, sachant que ce fut tout de même un excellent moment de lecture. J'ai beaucoup apprécié ce premier épisode, au point d'emprunter La guerre de Caliban, deuxième volume de la série lors de ma dernière visite à la bibliothèque. Cinq tomes sont déjà parus en anglais, et je me réjouis de pouvoir découvrir la suite sans plus attendre !




Si j'ai aimé L'éveil du Léviathan, je suis en revanche très mitigée concernant l'adaptation produite par SyFy. J'ai regardé trois épisodes, et je suis nettement moins convaincue par la série que par le roman. La mise en scène est soignée, les effets spéciaux ont de toute évidence bénéficié de moyens importants, mais je trouve les images laides, l'univers très froid, et je ne suis pas non plus fan des acteurs, qui ne me semblent pas coller aux personnages. Bref, je ne parviens pas à m'y intéresser, et j'aurais sûrement arrêté dès la fin du premier épisode si je n'avais pas lu le roman auparavant...



Un pavé distrayant, et un univers de SF séduisant. Je l'ai dévoré, malgré mes réserves !

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Nouvelle participation au Mois américain de ma copine Titine.



samedi 17 septembre 2016

Les règles d'usage - Joyce Maynard




























Titre original : The Usual Rules
Traduction (américain) : Isabelle D. Philippe
Editions Philippe Rey, 2003/2016, 472 pages

Livre reçu en service-presse (merci Arnaud !).


La première phrase :

L'origine de son nom, Wendy en connaissait bien l'histoire.


L'histoire :

Brooklyn, septembre 2001. Wendy a treize ans, et vit dans une joyeuse famille recomposée, en compagnie de sa mère Janet, de son beau-père Josh, et de son petit frère Louie. En proie aux affres de l'adolescence, elle voit sa vie changer du tout au tout lorsqu'un avion percute la tour dans laquelle Janet exerce le métier de secrétaire de direction. Commence alors pour Wendy une longue errance psychologique, qui la conduira notamment à chercher des réponses auprès de son père biologique, résidant en Californie.


L'opinion de Miss Léo :

Je traînais mes guêtres sur le site des éditions Philippe Rey, quand un menu détail attira soudain mon attention. Là, parmi les romans à paraître lors de la future Rentrée Littéraire, trônait fièrement un nouveau roman de Joyce Maynard, laquelle figure depuis longtemps en très bonne place dans la liste de mes auteurs "chouchous". Comment diantre avais-je pu passer à côté de cette information ??! Et dire que personne ne m'avait prévenue !

Il s'agit en réalité d'un roman publié en 2003, qui n'avait encore jamais été traduit en français (arrêtez-moi si je me trompe). Le drame intime de Wendy permet à la romancière d'évoquer avec sobriété l'après-11 septembre, en s'attachant surtout à montrer l'impact humain de la tragédie. Comment faire face au deuil et à la perte d'un proche ? Toute jeune adolescente, l'héroïne peine à trouver un sens à sa nouvelle vie. Plus rien ne sera jamais comme autrefois, mais il lui faudra malgré tout rebondir pour continuer à aller de l'avant. La quête existentielle de Wendy sera ponctuée de nouvelles rencontres, qui lui permettront progressivement de se reconstruire et de surmonter la crise.

J'ai une nouvelle fois été conquise par l'exquise délicatesse de la plume de Joyce Maynard, même s'il m'a fallu quelques dizaines de pages pour m'habituer au fait que les dialogues soient directement inclus dans le texte, sans guillemets ni tirets (j'ai longtemps cru que ce parti pris narratif serait un frein à ma lecture). Le récit effectue de fréquents allers-retours entre passé et présent, les souvenirs de Wendy ressurgissant sous forme de courtes séquences témoignant de la douceur d'une époque révolue, à laquelle la jeune fille songe avec tendresse, regret et nostalgie. Son petit frère Louie, quatre ans seulement, peine quant à lui à mettre des mots sur ce qu'il ressent, et réagit à sa manière à l'absence de sa mère.

Je suis depuis longtemps friande de romans américains traitant de l'adolescence (ceux-ci avaient ma préférence lorsque j'avais moi-même une douzaine d'années, avec une mention spéciale pour les ouvrages de Judy Blume, toujours pertinents et très ancrés dans le quotidiens). Joyce Maynard parvient à rendre de façon très pertinente les tourments de Wendy, et signe un récit d'une grande justesse, dont la simplicité se révèle extrêmement émouvante. Peu de romans seront parvenus à me bouleverser à ce point (j'ai un coeur de pierre, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, et les films me touchent généralement davantage que la littérature) ! L'auteur de Labor Day se montre particulièrement talentueuse lorsqu'il s'agit de créer des personnages crédibles et attachants, et parvient à installer un sentiment de proximité entre le lecteur et les différents protagonistes, tous positifs et attachants, malgré leurs imperfections. Ceux-ci sont parfois paumés, irresponsables et/ou maladroits dans leurs relations avec autrui, mais tous s'efforcent de bien faire, malgré des situations individuelles parfois compliquées. 

Les règles d'usage est avant tout un roman sur de la famille (thème récurrent chez Joyce Maynard). Il y est question de relations parents/enfants, de fratries, d'amour filial et fraternel, de paroles qui dépassent parfois notre pensée, d'abandon, de vie commune et de compromis. La famille de Wendy m'est extrêmement sympathique, qu'il s'agisse de Janet (la mère) ou de Josh (le beau-père). La romancière construit un univers qui me parle, et décrit des personnages dans lesquels je peux aisément me reconnaître, que ce soit en termes de choix de vie, d'éducation ou de sensibilité artistique. La musique, la danse et la peinture occupent une place importante dans le roman, et rythment l'errance et les souvenirs de Wendy. Cela peut paraître anecdotique, mais l'idée de la clarinette rouge reçue en cadeau par la jeune adolescente m'a beaucoup plu (j'aime trouver ce genre de détails insolites dans mes lectures) !

Pour résumer : je suis tombée sous le charme de cette chronique familiale pertinente et intelligente, qui véhicule une émotion intense, sans pour autant tomber dans le piège du mélodrame. Les thèmes abordés ne sont pas toujours très gais, mais le roman se veut résolument optimiste, et se montre confiant en la résilience de l'être humain. La patte de l'auteur est très reconnaissable d'un roman à l'autre, bien que ceux-ci soient dans l'ensemble très différents (encore que...). On ne retrouve pas dans Les règles d'usage le cynisme et l'ironie mordante de To die for (peut-être mon préféré à ce jour), mais la pudeur et la sensibilité de Joyce Maynard sont ici remarquablement mises en exergue, dans un récit truffé de références diverses, qui ancrent l'intrigue dans une époque bien déterminée (pas de doute, nous sommes bien en 2001). 


Un roman très émouvant. A lire !


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Nouvelle participation au Mois américain de ma copine Titine.



jeudi 1 septembre 2016

De sang-froid - Truman Capote














Sous-titre : Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences

Titre original : In cold blood
Traduction (américain) : Raymond Girard
Editions France Loisirs, 1965, 506 pages

La première phrase :

Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l'ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent "là-bas".


L'histoire :

Novembre 1959. Quatre membres de la famille Clutter sont sauvagement assassinés dans leur ferme de Holcomb, Kansas, par deux anciens détenus récemment libérés sur parole, Perry Smith et Dick Hickock, lesquels finiront pendus. Truman Capote reconstitue l'affaire dans ses moindres détails.


L'opinion de Miss Léo :

Je tournais depuis bien longtemps autour de ce texte, considéré (à juste titre) comme le chef d'oeuvre de Truman Capote. Et paf, voilà que je le trouve à la bibliothèque au début du mois de juillet ! Et bim, dans mon tote-bag !

A l'origine de ce "roman", un fait divers, à savoir le meurtre d'une famille de fermiers du Midwest. De quoi piquer la curiosité de Truman Capote, qui entreprend de mener sa propre enquête. In cold blood est le fruit d'un travail d'investigation de longue haleine, consistant pour l'essentiel à rencontrer et interroger les principaux témoins du drame. L'écrivain américain s'est impliqué corps et âme dans ses recherches, et n'en est d'ailleurs pas sorti psychologiquement indemne, la publication de l'ouvrage marquant pour lui le commencement d'une inexorable déchéance.

Cinq longues années de travail acharné, pour un résultat en tout point remarquable ! J'ai adoré ce livre, malgré une traduction exécrable (je regrette de ne pas l'avoir lu en version originale). Truman Capote dissèque l'affaire, sans porter aucun jugement moral sur les actes des uns et des autres, retraçant de façon neutre et factuelle le parcours des victimes, des enquêteurs et des meurtriers. Le récit se compose de quatre parties de longueur équivalente, et se lit comme un roman, ce qui contribue à rendre l'expérience particulièrement troublante. A la présentation des personnages et de la petite ville de Holcomb succède le déroulement de l'enquête policière, qui conduira à la traque puis à l'arrestation des assassins, ainsi qu'à la reconstitution des événements. La dernière partie (ma préférée) se déroule dans le couloir de la mort.

Si l'écrivain prend le temps de nous familiariser avec les divers membres du "clan" Clutter, qui incarnent en quelque sorte un idéal de perfection typiquement américain, il semble toutefois davantage intéressé par la personnalité moins lisse de Dick et Perry, dont nous suivons l'errance et découvrons peu à peu le passé. Comment ces deux paumés, escrocs à la petite semaine, en sont-ils arrivés à commettre l'impensable ? Truman Capote (et avec lui le lecteur) s'est de toute évidence attaché à Perry Smith, pour lequel il est est bien difficile de ressentir autre chose que de la pitié ou de l'empathie. Après une enfance difficile, marquée par l'éclatement d'une famille rongée par l'alcool et la violence, ce dernier peine à se reconstruire, se berçant constamment d'illusions et de rêves irréalistes. Il semble par conséquent facilement manipulable. Et pourtant... Entre Dick et Perry, le plus violent n'est pas forcément celui qu'on croit ! Tous deux seront finalement reconnus coupables d'un quadruple homicide, et Truman Capote assistera à leur exécution, point d'orgue de la tragédie. On comprend pourquoi l'écriture de ce roman eut pour effet de plonger l'auteur dans une profonde dépression... J'ai pour ma part ressenti un léger malaise en allant chercher des photos des protagonistes du drame sur internet (je ne les reproduis pas ici, mais elles sont facilement accessibles).

La construction du récit est admirable, et tient le lecteur en haleine (pas de suspense à proprement parler, mais un vrai désir d'en apprendre davantage). De sang-froid présente par ailleurs un intérêt sociologique certain, et l'on peut y voir une photographie instantanée du Midwest américain à l'aube des années 60, l'auteur s'attachant à décortiquer la vie d'une multitude de personnages. L'aspect psychologique du crime est également très développé. Les raisons de s'enthousiasmer pour ce "roman-vérité" sont donc particulièrement nombreuses, et je ne regrette absolument pas d'avoir cédé au chant des sirènes (oui, Titine, c'est bien de toi que je veux parler). Truman Capote a ouvert la voie à d'autres auteurs spécialisés dans la restitution d'affaires de meurtre et d'enquêtes criminelles (les Robert Graysmith et autres Ann Rule), qui ne lui arrivent cependant pas à la cheville.

Il n'est quoi qu'il en soit pas surprenant que cet ouvrage ait fait l'objet d'une adaptation cinématographique. Je ne sais pas si le film de Richard Brooks mérite le détour. Si quelqu'un l'a vu...


Un chef d'oeuvre, à lire absolument ! Coup de coeur.


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Première participation au Mois américain de ma copine Titine.