mardi 22 août 2017

Vernon Subutex T.1 - Virginie Despentes




























Le Livre de Poche, Grasset, 2015, 429 pages



La première phrase :

Les fenêtres de l'immeuble d'en face sont déjà éclairées.


L'histoire :

(Attention, roman totalement impossible à résumer ! Je me contenterai donc d'une présentation très sommaire.)

Paris, 2006. Vernon Subutex perd son emploi, suite à la fermeture de son magasin de disques. Sa vie sociale et amoureuse en prend un sacré coup, d'autant plus que ses amis bientôt quinquagénaires se mettent brusquement à décéder les uns après les autres. Expulsé de son appartement pour défaut de paiement, il squatte chez des potes, mais finit malgré tout par se retrouver à la rue.

L'opinion de Miss Léo :

Je n'ai guère de sympathie pour Virginie Despentes, dont je doute fortement que les précédents romans puissent me plaire, tant ceux-ci semblent à mille lieues de mes préoccupations et de mes goûts littéraires. Je n'étais pas très attirée non plus par celui-ci, mais les avis enthousiastes de certaines collègues blogueuses, ainsi que la sortie récente du troisième tome ont attisé ma curiosité, au point que j'ai fini par me le faire offrir pour mon anniversaire.

Je reste néanmoins sur une impression mi-figue mi-raisin.

Principal intérêt de ce roman : le style. C'est déjà pas mal, me direz-vous... J'ai été très agréablement surprise de ce point de vue là, puisque j'ai été happée dès les premières pages par le souffle dévastateur d'une écriture moderne, nerveuse et sans concession. Virginie Despentes se montre virtuose dans le maniement de cette langue orale, pleine de verve et de vivacité, qui parvient à esquisser en peu de mots la complexité d'un personnage ou d'une situation. Ce premier tome est construit comme une longue digression, qui nous donne à découvrir une impressionnante galerie de portraits, la romancière consacrant de longs paragraphes à chacun des personnages côtoyés de près ou de loin par Vernon. Je vous mentirais si je vous disais que je n'ai pas pris de plaisir à la lecture de ces tranches de vie, tout au long d'un récit ma foi fort bien mené.

Virginie Despentes livre une chronique vivante et corrosive de la vie moderne, qui dresse un état des des lieux lucide de la société française, dont elle dénonce les contraintes, les dérives et les excès. Vernon Subutex (le roman comme le héros éponyme) est toutefois trop parisien pour convaincre réellement. Tous les personnages sont drogués, et la plupart évoluent dans le milieu très glauque des médias, du show-biz (bas de gamme), du cinéma, du porno ou du rock. Les figures marginales croquées par Virgine Despentes ne sont guère attachantes, et s'apparentent davantage à des archétypes qu'à des êtres de chair et de sang. Il en résulte une comédie de moeurs certes brillamment construite, mais étrangement désincarnée. L'intérêt pour Vernon (peut-être le personnage le plus "normal" du lot) est progressivement dilué à force de digressions ; dommage que l'auteur ne nous laisse pas davantage de temps pour apprivoiser son personnage principal !

Reste malgré tout un bon roman, mais sûrement pas le chef d'oeuvre universel annoncé. L'écriture est percutante, mais la mécanique du récit finit par sembler artificielle après quelques centaines de pages. Le propos est acerbe, et pas toujours bienveillant, contrairement à ce que j'ai pu lire ici où là. De nombreux jugements sont portés en filigrane. On est en droit de trouver cela répétitif et excessif, d'autant plus que le fil conducteur de l'intrigue est ténu, ce qui rend le récit assez décousu. Je l'ai tout de même lu d'une traite, par curiosité, mais aussi parce que le rythme hypnotique imposé par Virginie Despentes incite à tourner rapidement les pages pour découvrir la suite. Il n'est en revanche pas certain que Vernon Subutex s'inscrive durablement dans ma mémoire : je l'oublierai vite, et je ne me précipiterai pas sur la suite. J'ai apprécié la démarche, mais je ne me suis pas sentie bousculée, et je n'ai pas non plus ressenti l'inconfort évoqué par certains lecteurs.


Une comédie de moeurs moderne et rondement menée, qui ne m'a pas totalement convaincue. 
A lire pour se faire sa propre opinion.

dimanche 25 juin 2017

Les proies - Thomas Cullinan





















Titre original : The Beguiled
Traduction (américain) : Morgane Saysana
Rivages/noir, 1966/2014, 679 pages


La première phrase :

Je l'ai trouvé dans les bois.


L'histoire (version courte) :

Que diable allait-il faire dans cette galère ?


L'histoire (version longue) :

Virginie, mai 1864. Blessé à la jambe lors de la bataille de la Wilderness, le caporal Yankee John McBurney est recueilli et soigné par Martha Farnsworth, qui dirige avec sa soeur Harriet un pensionnat de jeunes filles sudistes. L'arrivée du soldat sème le trouble dans la maisonnée, et bouleverse le quotidien des élèves, qui vivent depuis plusieurs années à l'écart de toute présence masculine.


L'opinion de Miss Léo :

Plus que du roman de Thomas Cullinan, c'est surtout du superbe film de Don Siegel dont j'ai envie de vous parler aujourd'hui. Et pour cause : je ne l'ai vu qu'une seule fois, il y a une vingtaine d'années, mais il m'a profondément et durablement marquée, au point d'y penser régulièrement. Je garde un souvenir vivace de la performance mémorable d'un Clint Eastwood débraillé dans ce que je considère ni plus ni moins comme l'un des plus beaux huis-clos psychologiques de l'histoire du cinéma (les années 70 ont vu fleurir quelques chefs d'oeuvre chers à mon coeur).


Autant dire que j'étais très excitée lorsque j'ai découvert il y a quelques mois que Sofia Coppola en préparait une nouvelle version ; pour être honnête, je doute que ce remake puisse avoir autant de force que l'original, mais bon, j'ai de la sympathie pour Sofia C. et ses actrices, donc j'irai probablement le voir quand même... après avoir revu l'original !

J'ignorais en revanche totalement qu'un roman avait servi de base au scénario du film. Comment ai-je pu passer à côté, c'est la question que je me pose... Je ne me suis quoi qu'il en soit pas fait prier lorsque copine Coralie a proposé de lire Les proies pour la prochaine émission des Bibliomaniacs

J'ai dévoré avec enthousiasme ce petit pavé de presque sept cents pages, dans lequel j'ai retrouvé avec plaisir la plupart des éléments qui m'avaient plu dans le film. Alors, oui, je dois tout de même vous faire part de quelques réserves concernant la structure du récit. Je reconnais que la première moitié du roman traine parfois en longueur, ce qui pourrait en décourager certains. Le rythme est lent, la narration factuelle et descriptive, et on est en droit de trouver cela un peu poussif. Il est vrai que le procédé narratif consistant à alterner les points de vue de chacune des occupantes du pensionnat peut sembler artificiel et redondant, du moins tant que la finalité de cette longue entrée en matière n'est pas clairement établie. Je me demande d'ailleurs ce que j'aurais pensé du livre si je n'avais pas vu le film au préalable... Car, voyez-vous, j'attendais avec impatience de découvrir LA scène clé du roman, le moment de bravoure "WTF" qui surprend et marque un tournant dans le déroulement de l'intrigue. La scène est enfin arrivée, conforme à mon souvenir, et je peux vous dire que j'étais drôlement contente ! Les repères du lecteur se trouvent alors totalement bouleversés, et le récit prend son envol, jusqu'au tragique et inéluctable dénouement.

A celles et ceux qui se demanderaient s'il faut lire Les proies, je répondrai de se jeter à l'eau sans hésiter, tout en gardant à l'esprit qu'il s'agit d'un roman très sombre et parfois inconfortable, en dépit de son aspect indéniablement ludique. Le contexte historique est évidemment un atout : les événements relatés se déroulent pendant la guerre de Sécession, et les combats sont bel et bien présents en toile de fond, à travers le récit des différents protagonistes, dont les trajectoires individuelles nous sont peu à peu révélées. Pénurie de produits de première nécessité, parents morts au combat, violence et insécurité : les temps sont durs pour tout le monde, et l'école Farnsworth n'est pas épargnée, bien que son isolement lui assure un quotidien relativement paisible.

Cinq élèves adolescentes, une domestique/esclave noire et deux professeurs dans la fleur de l'âge : John McBurney a vingt ans (soit deux fois moins que Clint Eastwood dans l'adaptation), et sème la pagaille dans cet environnement totalement féminin, où règne une atmosphère étouffante. Chacune des jeunes filles s'efforce de nouer des relations d'amitié (voire plus si affinités) avec le caporal irlandais, et nulle ne rechigne à médire sur ses "camarades" si cela peut lui apporter un quelconque profit. Séduction, jalousie, désir sexuel : la volonté de transgression se fait chaque jour plus prégnante, et les passions s'exacerbent, sur fond de mensonge et de manipulation. McBurney croyait peut-être trouver un refuge dans cette école au charme suranné, un havre de paix où il serait choyé  et soigné jusqu'à la fin de la guerre par des hôtesses délicates et sensibles... Raté, John ! Merci d'avoir joué.

Tous les personnages sont ambigus, et on finit par ne plus savoir qui sont les victimes. Le soldat violent et lubrique, ou les frêles jeunes filles innocentes ? Les habitantes de la pension Farnsworth forment une communauté soudée, en dépit de leurs divergences. Toutes ont une personnalité affirmée et bien établie, et chacune retranscrit les événements à sa façon, au point qu'il devient bien difficile de déterminer où se situe la manipulation. Thomas Cullinan parvient à créer un climat de grande violence psychologique, qui n'a rien à envier à l'âpreté des combats menés sur le champ de bataille (peut-être eût-il mieux valu pour McBurney d'être fait prisonnier par l'armée confédérée, plutôt que de tomber entre les pattes de ces gamines impitoyables). 

Le romancier américain signe un huis-clos brillamment orchestré, qui culmine dans la fameuse scène évoquée plus haut, et dont la lecture se révèle particulièrement plaisante. Je ne sais pas s'il est populaire aux Etats-Unis, mais il est dommage qu'il ne soit pas plus connu en France. Je reste pour ma part très attachée au film, et je ne regrette pas d'avoir lu le roman, qui mérite le détour (quand on sait qu'il s'agissait du premier roman de son auteur, on ne peut qu'être bluffé par une telle maîtrise, et on lui pardonnera d'autant plus facilement ses quelques maladresses). 


Le roman qui a inspiré le film de Don Siegel. A lire !



vendredi 12 mai 2017

Quatre romans islandais (deuxième partie)

Chose promise, chose due : me revoici avec deux nouveaux romans islandais, suite à mon billet d'hier. Nous parlerons aujourd'hui de littérature noire.


Mörk, de Ragnar Jonasson

Titre original : Nattblinda
Traduction (depuis la version anglaise) : Philippe Reilly
Editions de La Martinière, 2015/2017, 326 pages

Livre reçu en service-presse.


La première phrase :

Dérangeant.

L'opinion de Miss Léo :


Et un polar nordique de plus à mon compteur ! Celui-ci est un peu mollasson, et pas tout à fait au niveau d'un Arnaldur Indridason, mais on y retrouve tout de même cette ambiance islandaise que j'aime tant. Bienvenue à Siglufjördur, petite bourgade du nord du pays, sise en bordure du fjörd éponyme, où le soleil disparaît pendant plusieurs mois en hiver. Essayez un peu de regarder à quoi ressemble la ville en Street View sur Google Maps : dépaysement garanti !! C'est dans ce cadre tranquille pépère que se déroule l'intrigue, laquelle s'ouvre sur le meurtre d'un policier en service, événement aussi improbable que de voir la gauche française affronter unie les prochaines élections législatives (comme quoi, tout arrive).

Comme souvent chez nos amis islandais, l'action est quasi-inexistante, mais le feu couve sous la glace (bonjour le cliché...), et la violence s'insinue là où on ne l'attend pas. Ari Thor, le policier local (déjà à l'oeuvre dans Snjor, que je n'ai pas lu, mais qui vient de sortir en poche chez Points), est seul pour mener l'enquête, et tente de débusquer les secrets de famille de ses voisins pour élucider le crime. Une fois n'est pas coutume, il s'agit ici d'un jeune flic fraîchement arrivé de Reykjavik, qui se démarque en cela de ses collègues quinquagénaires semi-alcooliques et malmenés par la vie ^^ (bonjour ErlendurWallanderHarry Hole and co !). Le personnage est plutôt sympathique. Le roman présente quant à lui quelques longueurs, mais l'ensemble tient la route, et le dénouement est intéressant, sur fond de violences conjugales et autres ignominies. J'ai aimé la sobriété de la narration, qui permet d'installer un climat sombre et poisseux, sans pour autant tomber dans le racolage.

Un petit bémol pour finir... On découvre en parallèle de l'enquête des extraits du journal d'un patient en hôpital psychiatrique, dont on ne sait pas quel est le lien avec l'intrigue principale. J'ai trouvé ces allers-retours un peu maladroits, ceux-ci n'apportant selon moi pas grand chose au roman.

Mörk demeure néanmoins un roman policier de bonne facture, sans être non plus totalement inoubliable ou révolutionnaire.


Un roman bien mené, mais un peu mou. A lire quand il sortira en poche !



Je sais qui tu es, de Yrsa Sigurðardottir

Titre original : Eg Man Thig
Traduction (islandais) : Marie de Prémonville
Points Policier, Editions Anne Carrière, 2010/2012, 429 pages

La première phrase :

Les vagues faisaient tanguer l'embarcation dans un incessant va-et-vient.

L'opinion de Miss Léo :


Je conclus cette "spéciale Islande" avec un thriller horrifique de bonne tenue, qui se lit d'une traite, pour peu que l'on soit un minimum amateur du genre. L'intrigue nous emmène cette fois à Hesteyri, village désert et isolé au coeur d'un Parc Naturel à l'extrémité nord des fjörds de l'ouest, où trois citadins restaurent une bâtisse abandonnée pour la transformer en maison d'hôtes. Le cadre séduit instantanément, et la romancière exploite parfaitement ce décor somptueux, atypique et glacial, dans lequel va se dérouler une bien sombre histoire... La tonalité angoissante et un brin irrationnelle du récit n'est pas sans rappeler certains romans de Stephen King, toutes proportions gardées. L'inquiétude grandit sur Hesteyri : confrontés à d'étranges phénomènes, les trois personnages (un homme et deux femmes) voient leurs relation se dégrader en même temps que leur santé mentale.

On suit en parallèle l'enquête plus classique menée par un policier et un psychiatre d'Isafjördur, confrontés au saccage d'une école maternelle, ainsi qu'à d'autres événements déroutants. Cette partie "urbaine" aborde des thèmes fréquemment rencontrés dans la littérature policière islandaise : de vieilles affaires qui ressurgissent ; des actes d'une grande violence, derrière une sérénité de façade ; des enfants maltraités ; des disparitions inexpliquées...

L'alternance entre les deux fils narratifs contribue à installer une atmosphère lourde et pesante, tout en ménageant des instants de répit pour le lecteur (la partie consacrée à l'enquête est moins oppressante, bien que les dessous de cette histoire aux multiples facettes ne soient guère reluisants). Efficace et addictif, tendu à l'extrême, Je sais qui tu es fait habilement monter le suspense, et réserve son lot de surprises. J'ai néanmoins été déçue par le dénouement. Les aspects surnaturels de l'intrigue ne m'ont pas totalement convaincue, et j'attendais mieux que cette banale histoire de fantômes.


Un bon divertissement, qui mêle intrigue policière et thriller fantastiques aux accents surnaturels.



That's all, folks ! Miss Léo vous remercie d'avoir embarqué avec elle pour ce voyage nordique (et si vous ne connaissez pas l'Islande, n'hésitez pas à y aller, c'est un pays magnifique).


jeudi 11 mai 2017

Quatre romans islandais (première partie)

J'ai lu plusieurs romans islandais ces derniers mois, dans des genres très différents qui plus est. Il s'agit d'un pur hasard, mais vous m'en voyez ravie ! Cette diversité témoigne en effet de la grande vitalité de la création littéraire de ce petit pays méconnu, dont la production romanesque originale se démarque par sa capacité à insuffler une couleur typiquement locale à des thèmes universels.

Ce billet sera découpé en deux parties (cela vous évitera peut-être l'indigestion). Vous aurez la suite demain (si Miss Léo le veut bien).


Illska. Le Mal, de Eirikur Örn Norðdahl

Titre original : Illska
Traduction (islandais) : Eric Boury
Points, Editions Métailié, 2012/2015, 694 pages

Livre lu dans le cadre de ma participation au Prix du Meilleur Roman des Lecteurs de Points.

La première phrase :

Environ deux mille personnes ont trouvé la mort pendant l'écriture de ce livre.

L'opinion de Miss Léo :

Quel roman !

On suit en fil rouge l'histoire d'amour d'Omar et d'Agnes, thésarde trentenaire obnubilée par l'Holocauste, dont la route croise celle du néonazi Arnor. Illska ne se limite cependant pas au parcours de vie de ces trois personnages, et s'inscrit dans une démarche bien plus ambitieuse. Eirikur signe une oeuvre dense, intelligente et remarquablement construite, qui traite du fascisme sous toutes ses formes, et dont l'intrigue se déroule à cheval sur plusieurs pays et plusieurs époques (un pogrom en Lituanie dans les années 40, une rupture amoureuse dévastatrice à l'époque contemporaine, une enfance chaotique dans l'Islande d'avant la crise économique...). Les commentaires avisés d'un observateur extérieur au récit (l'auteur ?) viennent régulièrement entrecouper des passages à la narration plus traditionnelle, ce qui donne de l'originalité et de la hauteur à ce roman énergique et remarquablement cohérent, malgré les longueurs et la structure éclatée du récit.            

Quoiqu'universel, Illska adopte un point de vue "islandais" qui m'a fortement intéressée. Eirikur Örn Norðdahl porte un regard plein d'acuité sur le monde dans lequel évoluent ses personnages, et embrasse aussi bien la situation politique que les évolutions sociologiques ou économiques. Il remet les faits en perspective, interrogeant notre passé pour mieux le confronter à la montée des extrémismes actuelle. Les partis pris narratifs audacieux risquent de rebuter certains lecteurs, mais j'ai pour ma part été totalement emportée par cette fresque moderne et intense, dont les sept-cents pages se lisent avec une facilité déconcertante (saluons au passage l'excellente traduction d'Eric Boury, désormais bien connu des amateurs de littérature islandaise).

Un roman fascinant, brillant, limpide et très addictif. 
A découvrir !

J'ai maintenant envie de lire Heimska, du même auteur, également publié chez Métailié (mais pas encore sorti en poche).


LoveStar, de Andri Snaer Magnason


Titre original : LoveStar
Traduction (islandais) : Eric Boury
Zulma, 2002/2015, 432 pages

La première phrase :

Lorsque les sternes arctiques ne retrouvèrent plus le chemin qui les menait chez elles, mais apparurent comme des nuages d'orage au-dessus du centre de Paris et vinrent piailler à la tête des passants, bien des gens crurent que la fin du monde approchait et qu'il s'agissait là de la première catastrophe d'une longue série.

L'opinion de Miss Léo :


Changement de style complet, puisque je vous présente maintenant un roman d'anticipation, à mi-chemin entre utopie grinçante et dystopie. Je n'en attendais rien de particulier, mais j'ai accroché dès le début, et je l'ai finalement lu d'une traite pendant les vacances de Pâques. Je craignais un essoufflement du récit, après un démarrage plus que prometteur, mais il n'en a fort heureusement rien été, l'auteur maîtrisant parfaitement son sujet, et offrant juste ce qu'il faut de rebondissements pour maintenir l'intérêt du lecteur.

J'ai été séduite d'emblée par le ton décalé du roman, dont le côté absurde et l'humour sont bien rendus par la traduction d'Eric Boury (encore lui !). Andri Snaer Magnason signe une fable futuriste et ludique, dont le ton badin et la bonne humeur offrent un saisissant contrepoint à la triste réalité des évolutions sociétales décrites dans le récit. Société de consommation ultra-connectée, publicité omniprésente, négation de l'individu ne laissant plus aucune place au libre arbitre, marchandisation de la mort et de l'amour par une multinationale toute puissante : rien de nouveau sous le soleil, mais ces thèmes "classiques" sont ici plutôt bien exploités. L'auteur n'invente rien de révolutionnaire, mais trouve un juste équilibre entre les différents éléments du récit : les personnages sont sympathiques, les enjeux dramatiques clairement définis, les spécificités de l'univers dystopique plutôt malignes et bien trouvées... J'ai souri à plusieurs reprises, mais je me suis également laissé prendre au jeu d'une intrigue bien menée, qui m'a par certains côtés rappelé un épisode de la série Black Mirror (à la fois très absurde, et en même temps terriblement plausible). Le fait que l'histoire se déroule en Islande apporte par ailleurs une fraîcheur indéniable, et contribue à faire de ce LoveStar un objet littéraire atypique, qui ravira les amateurs d'intrigues dépaysantes et originales.


Un (bon) roman d'anticipation au ton décalé : je le recommande !


La suite au prochain numéro !
(ben oui, j'ai encore deux romans à vous présenter)


vendredi 17 février 2017

Dans la forêt - Jean Hegland




























Titre original : Into the Forest
Traduction (américain) : Josette Chicheportiche
Gallmeister, 1996/2017, 302 pages



La première phrase :

C'est étrange, d'écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d'un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l'eau - tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu'il s'agit de mon reflet.


L'histoire :

Nell et Eva, respectivement âgées de dix-sept et dix-huit ans, vivent avec leur père au coeur d'une forêt du nord de la Californie, dans une maison équipée de tout le confort moderne. Les Etats-Unis connaissent une crise sans précédent, qui sonne le glas du mode de vie à l'occidentale. Plus d'électricité, plus d'essence, plus d'avions, une nourriture qui se raréfie... Il faut fuir, ou s'adapter aux nouvelles circonstances. Le père et ses deux filles décident de rester dans la demeure familiale, où ils disposent de provisions pour plusieurs mois, de bois pour se chauffer, d'un ruisseau pour boire et se laver. La vie suit son cours, jusqu'au jour où le père meurt accidentellement, Nell et Eva se retrouvant alors totalement livrées à elles-mêmes.

L'opinion de Miss Léo :

J'ai lu tellement de critiques positives de ce roman au cours des dernières semaines que je n'ai pas pu résister au plaisir de le découvrir à mon tour, bien que je me méfie un peu du fait que celui-ci soit publié dans la collection Nature Writing de chez Gallmeister, éditeur avec lequel j'ai connu des expériences pour le moins contrastées (coup de coeur pour le Wilderness de Lance Weller, mais grosse déception avec l'un des romans de David Vann, dont je ne parviens même pas à retrouver le titre, c'est vous dire à quel point il m'a marquée). Je ne vais pas vous mentir : la maison perdue dans la forêt, ce n'est pas trop mon truc à la base. Une forêt, c'est sombre, humide, plein de bestioles dégueulasses, et je ne ressens aucune fascination envers les Robinson Crusoë de tous bords, dont les aventures ne me passionnent guère. Oui, mais voilà : j'aime le post-apocalyptique, et j'ai adoré des romans comme Le mur invisible de Marlen Haushofer (un chef d'oeuvre !), En un monde parfait de Laura Kasischke, Le paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine, ou plus récemment Station Eleven d'Emily St. John Mandel, que je n'ai pas chroniqué, mais dont nous avions parlé aux Bibliomaniacs.

J'étais donc relativement confiante en abordant la lecture de Dans la forêt, et j'ai eu raison d'y croire, puisque j'ai adoré les deux premiers tiers de ce roman très immersif, à l'écriture sobre et efficace. Les problématiques abordées semblent très actuelles, bien que ce texte ait été publié dans les années quatre-vingt dix. La romancière se focalise sur la situation de Nell et Eva, sans développer plus que nécessaire le pourquoi du comment : on ne saura rien des causes ni des prémices de la catastrophe, même si l'on devine que celle-ci résulte des excès et du manque de discernement de la société occidentale telle que nous la connaissons aujourd'hui. Le roman est néanmoins porteur d'un message écologique en filigrane. Engagé en faveur de la décroissance et contre la surconsommation, Dans la forêt fustige les comportements égoïstes de nos contemporains, et prône le retour à un mode de vie plus sain, en symbiose avec la nature. Je ne suis pas fan des romans "à message", mais Jean Hegland parvient à faire passer ses idées avec subtilité et simplicité, à travers l'évolution des deux héroïnes.

Protégées des maladies et des émeutes par leur situation isolée, ces dernières s'efforcent de mener une vie normale, en se raccrochant à leurs passions d'autrefois (la danse pour l'une, les études et la lecture pour l'autre). Elles vivent leur dénuement matériel et affectif comme une crise passagère, espérant sans trop y croire un retour à la normale dans les mois à venir. J'ai aimé suivre leur quotidien, relaté par Nell dans son journal : entretien du potager, fabrication de conserves, travaux divers, écrasage et tamisage de glands (sic), souvenirs de la vie d'avant, quand la mère et le père étaient encore en vie... Dans la forêt peut être lu comme un conte initiatique : les deux soeurs sont encore très jeunes, à peine sorties de l'adolescence, et vont peu à peu se découvrir, affirmer leur caractère, et prendre des décisions tranchées quant à leur avenir. Elles apprendront comment survivre en milieu hostile, tout en renonçant progressivement à leurs rêves d'antan, vestiges d'un mode de vie désormais obsolète. Jean Hegland signe un huis-clos charnel et intimiste, à la sensualité délicate, qui se distingue par son approche résolument féministe, et qui offre de belles descriptions de la forêt toute puissante.

J'étais très enthousiaste après environ deux-cents pages, mais je n'ai malheureusement pas été totalement convaincue par le dernier tiers du récit, un poil décevant. Le roman s'emballe, et vire un peu au grand n'importe quoi, sur le thème "découverte de la nature et retour à la vie sauvage" (j'exagère, mais c'est tout de même ce que j'ai ressenti dans une certaine mesure). On a parfois l'impression que l'auteur essaye de caser toutes les figures imposées du genre, dans un nombre de pages assez réduit : les ours, la chasse au sanglier, les indiens, la maison qui tombe en ruines, les blessures, la vie dans une cabane spartiate... Trop c'est trop ! Nell et Eva doivent également faire face à une grossesse, que j'ai trouvée totalement superflue. J'étais pourtant persuadée d'y échapper, après une première fausse alerte (manque de pot, il y a deux soeurs, et donc deux fois plus de chances de tomber enceinte, bien que celles-ci vivent dans un isolement total, à l'écart de toute présence masculine)... Bref, je n'ai pas été aussi touchée que je l'aurais imaginé.

Dans la forêt est de mon point de vue moins abouti que Le mur invisible, que j'ai trouvé meilleur dans un registre similaire. J'en garderai toutefois un bon souvenir, et je le recommande malgré tout (mes réserves sont très personnelles).


Un bon roman, qui ne tient selon moi pas tout à fait la distance. A lire !


J'ai l'impression d'être la seule à avoir un avis mitigé.
Laure, Eva, Noukette, Léa l'ont beaucoup aimé.


mercredi 15 février 2017

Jeux de miroirs - E.O. Chirovici




























Titre original : The Book of Mirrors
Traduction (anglais) : Isabelle Maillet
Les Escales, 2017, 315 pages

Livre reçu en service-presse (merci Anaïs).



La première phrase :

J'ai reçu la proposition de manuscrit en janvier, au moment où tout le monde à l'agence tentait de se remettre d'une bonne gueule de bois post-festivités.


L'histoire :
(résumé de la quatrième de couverture)

Un agent littéraire, Peter Katz, reçoit un manuscrit intitulé "Jeux de miroirs" qui l'intrigue immédiatement. En effet, l'un des personnages n'est autre que le professeur Wieder, ponte de la psychologie cognitive, brutalement assassiné à la fin des années quatre-vingt et dont le meurtre ne fut jamais élucidé. Se pourrait-il que ce roman contienne des révélations sur cette affaire qui avait tenu en haleine les États-Unis ?

Persuadé d'avoir entre les mains un futur best-seller qui dévoilera enfin la clef de l'intrigue, l'agent tente d'en savoir plus. Mais l'auteur du manuscrit est décédé et le texte inachevé. Qu'à cela ne tienne, Katz embauche un journaliste d'investigation pour écrire la suite du livre. Mais, de souvenirs en faux-semblants, celui-ci va se retrouver pris au piège d'un maelström de fausses pistes.

Et si la vérité n'était qu'une histoire parmi d'autres ?


L'opinion de Miss Léo :

Beaucoup de bruit pour rien pas grand chose... C'est ce que je retiens de ce Jeu(x) de miroirs, pourtant annoncé à grands renforts de bandeaux publicitaires comme le "roman événement" de ce début d'année 2017. Vous devez savoir si vous me suivez depuis longtemps que ce genre d'accroche maladroite aurait plutôt tendance à me faire fuir.  Le fait que l'auteur soit roumain, ainsi que la promesse d'une intrigue mystérieuse et tarabiscotée comme je les aime, ont toutefois eu raison de mes réticences (vous ai-je déjà dit que je n'avais aucune volonté ?). 

Je ne regrette pas de l'avoir découvert, mais je ne peux pas dire non plus qu'il s'agisse d'une lecture particulièrement marquante. Le récit est plaisant, prenant, et l'intrigue bien troussée réserve son lot de rebondissements plus ou moins attendus. La construction du roman (trois parties, trois points de vue successifs) se veut originale, mais se révèle finalement assez plate, et paradoxalement très linéaire. Jeux de miroirs débute avec le manuscrit de Richard Flynn, relatant les événements de l'hiver 1987. Etudiant à Princeton, le jeune Richard se met en couple avec Laura Baines, qui étudie la psychologie sous la tutelle du célèbre professeur Joseph Wieder, dont on sait dès les premières pages qu'il mourra assassiné quelques mois plus tard. Cette première partie est de loin ma préférée, mais elle s'interrompt brutalement à la page 112, pour laisser place au récit de John Keller, le journaliste d'investigation chargé de reconstituer la suite de l'histoire. Imaginez ma déception !

On peut regretter le manque d'épaisseur des personnages, pour la plupart fades et peu attachants (en dehors de Roy Freeman, le flic retraité que l'on suit dans la dernière partie de l'ouvrage). J'attendais des développements intéressants concernant les recherches en psychologie cognitive menées par le professeur Wieder, ou encore une réflexion sur les mécanismes de la création littéraire, qui s'empare de la réalité pour mieux la déformer : rien de tout cela dans ce qui demeure un roman somme toute assez classique, certes de bonne facture, mais dont j'attendais davantage de complexité.

Un point positif cependant : j'ai apprécié la façon dont E.O Chirovici abordait la thématique de la mémoire, qui joue un rôle primordial dans la construction du récit. Le romancier interroge la fiabilité des témoignages et des souvenirs, souvent biaisés par les facéties d'une imagination décidément bien malicieuse. L'esprit humain brode constamment pour réinventer sa propre réalité, parfois très éloignée de la vérité (en toute sincérité). Il est dès lors bien difficile de démêler le vrai du faux, de distinguer les honnêtes gens des manipulateurs avérés...

Pour résumer : Jeux de miroirs déploie une histoire solide et sans incohérence, à la mécanique bien huilée, mais le roman manque d'âme et d'aspérités. Il sera vite lu, vite oublié en ce qui me concerne ! Le matraquage commercial me paraît par conséquent très excessif. La quatrième de couverture parle d'un "suspense haletant", ce qui est totalement mensonger : Jeux de miroirs n'est en aucun cas un thriller, et se déroule à un rythme plus que paisible. Le résumé évoque également un "maelström de fausses pistes", alors que le roman ne fait que présenter différentes versions d'une même histoire, à travers les témoignages de plusieurs personnages... Sans commentaire.


Un roman plaisant et bien ficelé. 
Distrayant, sans être exceptionnel. 


lundi 6 février 2017

L'autre qu'on adorait - Catherine Cusset




























Editions Gallimard , 2016, 304 pages


La première phrase :

Phil Miller tapotait le micro, tout le monde s'est tu.


L'histoire :

Etats-Unis, 22 avril 2008. Thomas Bulot se suicide à son domicile.

Dans un long récit à la deuxième personne du singulier, Catherine retrace le parcours de celui qui fut (brièvement) son amant, puis son meilleur ami pendant près de vingt ans. Vingt ans d'une vie sociale et culturelle foisonnante, marquée par la préparation d'une thèse sur Proust à l'université de Columbia, ainsi que par l'espoir d'une brillante carrière aux Etats-Unis, néanmoins ponctuée de (trop) nombreux échecs amoureux et professionnels. 


L'opinion de Miss Léo :

J'éprouve une tendresse particulière pour les romans de Catherine Cusset, depuis ma découverte du Problème avec Jane à l'aube du nouveau millénaire (je le relirais bien, mais je crains d'être déçue, avec quinze années de plus au compteur). Je suis loin d'avoir lu la totalité de son oeuvre, mais je demeure néanmoins attentive à son activité littéraire, et je note chaque nouvelle parution dans un coin de ma tête, dans la catégorie "future lecture éventuelle". J'ai donc salué avec enthousiasme la proposition de mes copines des Bibliomaniacs de mettre le dernier Cusset au programme de notre prochaine émission !

C'est avec un a priori très positif que j'ai commencé L'autre qu'on adorait (oui, le but à peine voilé de cette longue introduction était bel et bien de vous avertir que je ne serais pas totalement objective dans mon billet). J'ai d'abord eu peur de la narration à la deuxième personne, mais je dois dire que cela fonctionne plutôt bien compte-tenu du sujet (je m'y suis en tout cas très vite habituée). Catherine Cusset use d'une écriture précise et factuelle, et la structure légèrement redondante et prévisible du récit crée une atmosphère envoûtante et hypnotique, qui favorise l'immersion du lecteur. J'ai lu le livre d'une traite (ou presque), sans parvenir à me détacher de cette histoire cruelle, dont se dégage une monotonie qui entre en résonance avec le côté tristement répétitif de la vie du personnage principal, dont le suicide est annoncé dès le prologue.

Thomas évolue dans un milieu culturellement favorisé, entre Paris et New York. Ses amis français sont normaliens, ses contacts américains sont professeurs ou doctorants, et son existence se déroule dans une relative oisiveté, entre concerts de jazz, visionnage de films d'auteurs, voyages et visites à son amie Catherine, la narratrice et soeur aînée de son meilleur ami Nicolas. Thomas n'est pas un nanti (sa mère est concierge), mais le garçon a de l'ambition, et rêve d'intégrer en tant que professeur l'une des prestigieuses universités de l'Ivy League, tout en devenant une référence dans le monde de la critique littéraire et cinématographique. La plus grande partie du livre se déroule par conséquent dans le milieu universitaire américain, un cadre romanesque que j'apprécie particulièrement (voir Alison Lurie ou David Lodge). C'est dans ce décor séduisant que Thomas connaîtra les tourments d'une lente et inexorable descente aux Enfers : rien ne se passe comme prévu dans la vie de ce jeune homme intelligent et séduisant, qui semblait pourtant destiné à un brillant avenir académique. Les désillusions s'accumulent, et Thomas se retrouve pris au piège de la spirale de l'échec, tandis que ses amis évoluent, mûrissent, se construisent un avenir et une famille...

La romancière s'adresse à son ami disparu, dont elle n'a pas toujours approuvé le comportement souvent excessif ou borderline : elle s'efforce de le comprendre, de ressentir sa vie intérieure, de donner un sens à ses actes. Elle compose ce faisant un portrait plein de vie, d'une grande intensité psychologique, et offre à travers ce roman une très belle description de la dépression. Thomas, procrastinateur bipolaire à la sensibilité exacerbée, s'enfonce dans la maladie jusqu'à atteindre le point de non-retour, et son histoire tragique mais tristement banale prend sous la plume énergique de Catherine Cusset des contours très romanesques. En dépit de quelques platitudes stylistiques, L'autre qu'on adorait se révèle très au-dessus de Chanson Douce d'un point de vue littéraire. Que ce dernier ait pu le coiffer au poteau lors de l'attribution du dernier Prix Goncourt me laisse songeuse (mais bon, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, je n'accorde que peu d'importance à ce genre de prix, donc cela reste à mes yeux totalement anecdotique).

Je serais donc tentée de vous recommander sans réserve ce récit profondément addictif, mais l'honnêteté m'oblige à modérer quelque peu mon propos. Si j'étais très enthousiaste dans les vingt-quatre heures qui ont suivi ma lecture, je le suis un peu moins avec le recul, en toute objectivité.

Thomas Bulot est un personnage antipathique et vain, certes dépressif, mais qui passe son temps à se regarder le nombril, et se montre surtout incroyablement prétentieux et élitiste. Ses préoccupations sont celles de l'intellectuel parisien coupé des réalités. Comment s'apitoyer sur le sort de ce branleur grande gueule et immature, qui passe son temps à sortir, à profiter des autres, et se montre détestable avec ses conquêtes féminines ? Thomas est un ex-futur normalien qui n'en fiche pas une rame, et ne donne pas une image très glorieuse des doctorants en lettres...

Le fait que le personnage principal d'un livre ne soit pas sympathique n'est pas un problème en soi (au contraire, je trouve que cela peut être un atout et servir l'intrigue)... sauf qu'il s'agit ici d'une histoire vraie, dont le dénouement n'a rien de particulièrement réjouissant ! Le destin de Thomas devient dès lors totalement pathétique, et le lecteur est en droit de se demander quelle est la finalité de tout ça. Le portrait n'est guère flatteur, et je ne suis pas sûre d'adhérer totalement à la démarche, même si je ne doute pas que Catherine Cusset ait ressenti au plus profond d'elle-même le besoin viscéral d'écrire ce livre, par ailleurs très pudique, nuancé et sans pathos. Je crois surtout que j'ai un problème avec l'autofiction ! L'autre qu'on adorait est un "roman-vrai", dans lequel l'auteur/narrateur romance la vie de ses proches, et en comble les vides par le biais de son imagination. Catherine Cusset est l'un des seuls écrivains actuels que je suis prête à suivre sur ce terrain là (elle s'est déjà illustrée plusieurs fois dans ce domaine), mais le procédé a ses limites. Pour dire les choses clairement, L'autre qu'on adorait aurait probablement été un coup de coeur s'il s'était agi d'une fiction (il fonctionne parfaitement en tant que comédie de moeurs et chronique de la vacuité de l'existence), mais la nature intrinsèque de l'oeuvre fait que je suis un peu plus réservée. Mon ressenti demeure néanmoins plus que positif, et mon admiration pour Catherine Cusset intacte (ouf !).


Une lecture captivante, malgré quelques réserves.